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 Le râle.

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Hématome
Bavard
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Date d'inscription : 27/09/2007

MessageSujet: Le râle.   Mar 2 Oct - 6:04

Il naquit dans un râle, déchirant le corps de sa mère et hurlant à la mort comme pour convaincre la maternité qu'il était bien vivant. Le monde l'accueillit avec soulagement, rires et bonheur: telle était l'introduction à son agonie future semblait-il, même si l'innocent nouveau né ignorait encore l'enfer que traduisait son atterrissage; il râlait, simplement. Puis le râle s'éteignit peu à peu, revenant fréquemment perturber les nuits parentales de sa faim, ou de toutes choses nécessitant réclamations babillardes et trouble de la quiétude des plus âgés.
Les années passèrent, et l'insouciance fit de lui un enfant à peu près comme les autres, si ce n'était un attrait précoce pour la solitude. C'était un lieu naturel pour ce gamin, la solitude; le temps avait construit ses propres barrières de mentalité avant qu'il n'ait pu palper la notion même d'échanges. Il ne percevait pourtant qu'à peine l'univers bouillonner autour de lui, le râle était enfoui tout au fond de cette part essentielle de son individualité, cette âme dont il ignorait jusqu'ici le sens. Tout était enfoui dans les abysses de l'âme, et l'enfant était innocent et beau de vie.
Cela ne dura qu'un temps.
La croissance spirituelle le consuma malgré lui; il apprit la lecture, la réflexion personnelle avec tout ce que sa folie y impliquait, ce mélange incompréhensible de contradictions, de certitudes bafouées, et le souffle glacée d'un blizzard angoissé pesant sur sa personne comme le fardeau massif d'une inexorable mort à venir. Ainsi, il découvrit l'adolescence juste avant le terrible goût de la crainte, la peur grandissante de la fin qui lui tendait les bras au bout de ses pensées vagabondes. Constatations étranges, refus de la marche commune, et incompréhension face à la joie imbrisable des coureurs de récréations, déjà il était différent, chargé d'un mépris presque haineux, et à la limite de l'anti-sociabilité. Cheminant durement entre l'envie de réussir dans ce monde et le besoin de s'en extirper vers un autre, il sentait quelque chose en lui de dérangeant, comme entendant l'appel lointain d'un destin particulier, la nécessité même d'exister pour quelque chose; non, il n'était pas simplement ambitieux, il se voulait une véritable destinée.
Puis la vie lui accorda un jour, en réponse à la peur, la certitude qui manque à la conscience du commun des "mortels": la connaissance de l'après-vie, le savoir de l'éternité, la fin de la finition. Un jour, il écrirait ces lignes avec un sourire amer au coin des lèvres en se souvenant que le monde a rejeté depuis longtemps l'idée que la mort n'existe pas, et a assimilé les fantômes à de la fiction. Mais ce sourire se colorerait d'une satisfaction passagère à la pensée que tous ses lecteurs sceptiques comprendraient leurs torts une fois leur corps prêt à pourrir.
Quoiqu'il en soit, celui qui fut un enfant tenait enfin une certitude universelle. Il était éternel, et ravi de l'être, et même ravi, tout simplement, d'être. Mais l'âme était trop fragile pour que cet acquis puisse la soulager, et l'enfant lui était bien mort pendant que le monde social l'enterrait sous des gravas lucides. Le temps s'épaississait ainsi, le quotidien lui giflait le visage à chaque instant, et l'éternité sembla rapidement se tarir à l'attente d'un idéal fuyant.
Tout autour de lui gonflait, il le voyait à présent, et des épines explosaient peu à peu toutes les illusions qu'il s'y était construites. Qu'était-ce que toute cette folie? Où était le sens à tout cela? Il était las, bien trop las, et il se sentait tellement démuni. Les autres ne lui inspiraient plus rien, et il adopta le mépris comme un double. En fin d'adolescence, le râle s'intensifia! Et l'insuffisance lui répondait en écho que rien d'autre ne l'attendait; l'éternité lui parut vite incapable de tenir ses promesses de paix, il n'y voyait qu'un reflet de ses échecs passés et à venir. Cette proportion idéaliste qu'il avait laissé pousser en lui le torturait à présent tant elle était vaine, et pour continuer, puisqu'il n'y avait plus rien d'autres à faire, il tentait chaque jour d'accorder l'irréel avec ce quotidien pesant et sans intérêt de la réalité. Il fut un temps où il s'était vu devenir quelqu'un, mais ce n'était plus qu'un idéaliste insatisfait, perdu et solitaire. Ce monde ne lui convenait pas, il ne lui avait jamais convenu, et sans l'attache naturelle qui le liait à ses proches, il aurait sans doute déjà sauté vers l'éternité pour découvrir si l'existence avait un intérêt caché. Et si, par malheur, la dimension immatérielle était aussi blême que sa première vie, il lui faudrait alors défier les lois naturelles de l'âme pour trouver ce qu'il avait tant craint, pour pouvoir s'éteindre, pouvoir enfin s'arrêter et toucher la fin. Mais il ne sauterait pas… pas tout de suite.
Certains croyaient comprendre sa détresse et lui disaient bêtement que le temps arrangerait ce mal, mais il n'était pas eux. Eux, c'était les autres, et ce n'était pas comme ça que lui se voyait. Pourtant jamais il ne pourrait confesser son mal-être; non… qui aurait pu le comprendre? Il ne pouvait que tenter une méprisante et méprisable intégration à ce monde social qu'il avait toujours voulu fuir, parce que ceci restait bien la dernière chose à faire depuis que l'espoir n'était qu'une donnée inutile. Et faire comme tout le monde, faire semblant que tout va bien, mais ne pas s'en convaincre,…non, ne pas s'en convaincre.
Aujourd'hui il en est là. Il est encore jeune mais il subit déjà le temps qu'il n'a pas vécu. Parfois il pense à ce qu'avait dû être son premier râle: le bébé devait naître à l'époque, qui aurait pu dire qu'il commençait seulement à mourir? Maintenant qu'il entre dans ce que l'on appelle idiotement l'âge adulte, il est illusionniste au quotidien, joueur de plume quand la nuit lui amène sa solitude, et il prolonge son râle infini au cœur de son encre.
On l'appelle Hématome.
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Okuni Day
zebigboss
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Date d'inscription : 09/04/2005

MessageSujet: Re: Le râle.   Mar 2 Oct - 21:45

T'a un côté très sombre que j'adore, ajouté a cela une plume, je me rèpete, fort habile, et on se retrouve avec un texte fort, percutant, négatif oui mais réaliste.

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L’association des primates demande formellement aux humains d’arrêter de leurs faires honte en affirmant être leurs descendants.
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Hématome
Bavard
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Date d'inscription : 27/09/2007

MessageSujet: Re: Le râle.   Mer 3 Oct - 0:17

merci beaucoup!
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MessageSujet: Re: Le râle.   

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Le râle.
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