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 Les ponts sont des passages (1/2)

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Hématome
Bavard
Hématome

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Localisation : Qui sait?
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MessageSujet: Les ponts sont des passages (1/2)   Lun 5 Nov - 5:49

Je venais de passer des heures à sentir les secondes défiler dans des souvenirs et des craintes entrecroisés de douleurs cérébrales et spirituelles, des bribes d'agonies issues de tout un passé individuel qui bouffaient les profondeurs de mon être, et ce stress avait décompté un à un les centimètres gagnés sur la décision de mon foutu pistolet, lequel embrassait alors ma tempe de sa force absurde véhiculée par mon besoin neutralisant de mourir enfin, de quitter l'imperfection désespérante d'un quotidien désastreux, de me libérer de cette vie inutile et vaine; je venais de passer ces heures d'angoisse et à la suite de la flexion brutale de mon index droit, le sang avait jailli de mon crâne défoncé, faisant s'écrouler mon corps trop lourd sur le pavé délavé de ma cuisine, et laissant l'arme à feu s'écraser sur le sol avec un fracas aussi soudain que le départ brumeux de mon âme lorsqu'elle s'échappa de ma peau insensée en quête d'un état serein et oublié; c'est ainsi que, alors que le temps se fixait dans ma maison morte, je me retrouvais sur le pont.
Et là, enfin, tout était calme.
Le pont semblait solide sous mes pieds, et d'ailleurs, j'étais abasourdi de découvrir que j'avais des pieds, et des mains, et tout le reste de cette carcasse matérielle qu'à l'instant j'avais achevée dans une sueur sanglante. N'était-ce qu'une projection de ma pensée désormais libre? Où avais-je perdu la raison à la place de mon corps? Le pont semblait solide sous mes pieds. Et je n'en voyais pas le bout. Etait-ce là ma punition pour avoir mis fin à mes jours, pour ne pas avoir eu le courage d'affronter mon destin?? Où le destin lui-même m'attendait-il quelque part un peu plus en avant? Sans savoir trop pourquoi et où cela me mènerait, je me décidai à marcher, et pas à pas, j'intégrai le mystère.
Tout autour le paysage était immobile: un ciel sans nuages, d'un bleu terne et malade, et le pont lui-même me parut vite bien étrange. Aucun craquement sous mes pas, pas le moindre mouvement alors que, paradoxalement, sa silhouette instable me rappelait ces ponts branlants qu'on offrait aux aventuriers au détour d'un choix dangereux. Mais je n'étais pas un aventurier, j'étais mort dans ma propre faiblesse, dans mon propre renoncement, ma propre fuite, et ce nouveau monde surnaturel semblait me cracher ma culpabilité au visage dans un silence inquiétant. L'endroit paraissait ne pas exister, comme si toute ma détresse avait matérialisé un vide blafard pour me punir de mes échecs.
Désormais, un vertige nauséeux se moquait de la libération que j'avais voulu atteindre.
Je continuai donc de marcher.
Pendant des heures, et des heures, et des heures, et des heures, et des heures, sans fatigue, sans soif, sans difficulté physique, et cela dura ainsi si longtemps que je finis par me demander si le temps existait encore. Le pont était le même. Je ne savais plus très bien si j'avais avancé finalement; d'un mètre à l'autre, la vue n'avait pas changé, elle était en tout point identique, comme si le rythme régulier de mes pas s'était produit sans créer le moindre mouvement de translation vers l'avant.
Etait-ce là la mort? Une marche éternelle dans un lieu vide, isolé et figé, voire irréel? Etait-ce là le fruit de mon suicide?
Bientôt, mon esprit se sentit blêmir: la vie était derrière, le vide était devant et n'avait peut-être pas de fond.
Mes pensées en vinrent à souhaiter se taire, et je désirai désormais m'éteindre. Mais pour mon plus grand malheur, j'existais encore.
J'existais mais j'étais mort.
Et cette mort n'avait même pas le mérite de résonner.
Aussi, je m'étais mis à courir, en hurlant en quête de la lumière blanche qui devait m'ouvrir le tunnel vers la paix véritable, mais rien. Pas un écho dans ce grand ciel vide, pas une vibration sur ce sol étroit et inanimé, et si j'entendais pourtant leurs sons, tous mes cris semblaient ne pas sortir de ma bouche. Je courais, je courais, je courais toujours vers l'avant, et le paysage n'évoluait pas. Plus étrange encore, je martelais le pont du rythme effréné de ma course sans que cela ne produise le moindre bruit sur ce bois à l'aspect usé. Je courais et je ne fatiguai pas une seule seconde, et bientôt je réalisai que je ne respirai plus du tout. Pour sur, j'étais vraiment mort cette fois. Le pont devait se prolonger ainsi à l'infini; et, moi, âme enterrée dans son propre sort par sa propre volonté, je continuai à hurler dans cet au-delà plus pâle que mon cadavre, et mes cris se perdaient dans le néant le plus absolu, et je courrai de plus en plus vite, chaque minute plus craintif de ne jamais rien voir d'autre dans cette éternité morte que ce pont et que ce ciel, chaque heure plus oppressé par le fardeau des remords qui commençaient à se bousculer dans ma tête, et avec pour seul choix celui de l'attente ou de l'éternel parcours en ce lieu désolant.
Je voyais dorénavant les obscures conséquences de mon suicide naître en moi, prêtes à me plonger dans une folie sans échappatoire. Ce fut sous le poids de cette fatalité que, après d'interminables heures à courir vers nulle part et à me fuir moi-même, je me laissai tomber sur mes genoux, non par lassitude mais par la décomposition progressive qui se présentait dans mon esprit, avant d'étaler enfin ce corps ou cette projection corporelle sur le sol brun de ce satané pont.
Allongé sur le ventre, je me confondais à présent avec ce lieu figé: ne respirant plus, ma poitrine ne se soulevait pas, la fatigue ne faisait pas tressaillir mes muscles, plus rien ne vibrait en moi, je me sentais physiquement aussi vide que ce qui m'entourait.
Mais spirituellement… j'aurais voulu dormir, ho! j'aurais tellement voulu dormir pour ne plus avoir conscience de rien, mais le sommeil, je me l'étais ôté moi-même lorsque j'avais appuyé sur la gâchette. Et bientôt, au lieu d'un repos bienfaiteur, ce fut toute ma vie passée qui me submergea. Des visions de joie me racontèrent que j'étais un meurtrier, des baisers chaleureux me dirent combien ma faiblesse les décevait, des visages amicaux refusèrent de partager avec moi un bonheur qui n'appartenait plus qu'à ce que j'avais quitté, et tous les jours de dépression profondes que j'avais voulu détruire m'assurèrent que toute preuve de courage pour les surmonter m'aurait promis un paradis plus beau que ce monde sans vie.
Comprenant alors que je ne découvrirais jamais le bout de mes tourments, je me dis à voix haute: "mais qu'est-ce que j'ai fait?".
Mais cette fois… il n'y eut pas que le silence qui me répondit.
Quelque chose d'autre était là, mais je n'aurais su dire exactement de quoi il s'agissait: une sensation étrange et dérangeante avait fait irruption en moi avec la même soudaineté qu'aurait produit une planche en craquant sous mes pieds pour m'entraîner dans le néant. Et ça, ça se situait devant moi; oui… Je sentais une présence juste face à moi, en ce lieu désolé, mais lorsque je levai les yeux, je ne vis à nouveau que cet infini offert par le pont. Je me remis sur mes pieds avec détermination et peur, et je fixai l'édifice sans fond d'un regard inquiet et hébété. Je constatai ici avec effarement que l'aspect déteint de ce monde restait inchangé.
Pourtant, j'étais absolument convaincu que je n'étais plus tout à fait seul.
Et si mon corps avait pu subir les effets du corps d'un vivant, j'aurais aussitôt faibli sous la frayeur.
Enténébré par une peur profonde, je fermai les yeux et me lançai avec rage vers l'avant, précisément là où l'entité devait se situer. Au bout de quelques pas, je réalisai que la présence était passée derrière moi – je le sentais – et je m'interrogeai alors sur cette bizarrerie en tentant d'allier ma course avec mon esprit pour calmer la frénésie de mes pensées. Avais-je traversé la présence? Etais-je passé au-dedans d'un fantôme? Mon soulagement s'estompa rapidement; en effet, alors que je continuai mes grandes foulées sur le pont, la présence restait derrière moi sans s'écarter, comme si elle m'avait poursuivi dès l'instant où j'étais passé devant elle.
Après de longues minutes de courses agitées à fuir quelque chose dont j'ignorai la nature, je m'écroulai à nouveau sur le pont, vaincu par une déraison approchante. Et encore, c'était là. C'était toujours là.
Je me dis à cet instant que ma mort souhaitait elle-même se prolonger dans la douleur, et qu'elle n'était pas l'issu que j'avais espéré. Et je me dis surtout que je n'avais pas fini d'être mort.
Qu'avais je donc fait?
"Mais voyons, tu es venu ici tout seul par ta propre volonté"
L'effroi s'empara de toute mon âme. Mon esprit était noyé dans les larmes d'horreur que mon état ne laissait pas couler, et ma raison avait sauté vers le vide, fuyant la peur dans le bleu maladif du ciel. Je ne parvenais plus à penser. J'étais là, coincé dans mon angoisse, sans mouvement, silencieux, vaincu par mes propres choix.
La voix avait pourtant paru très calme, et elle semblait parfaitement humaine. Hormis mes cris lâchés dans l'inconnu, ces quelques mots formaient le seul son que j'avais entendu depuis le choc décisif qui avait démoli mon cerveau; un son parfaitement audible, clair, vivant, un mystère de plus dans cet au-delà oppressant. Mais malgré le calme apparent que sa phrase avait laissé échapper, je sentais encore toute la colère, la profonde rancœur, de mon poursuivant. A ce moment précis, je me demandai si le vide n'était pas préférable à la sensation qui emplissait alors l'espace.
Je ne bougeai plus.
Mais malgré ma totale immobilité, la voix reprit la parole: "Regarde toi, tu as eu le cran de te mettre une balle dans le crâne, et maintenant tu passes ton temps à fuir" Une balle dans le crâne?? Cette manière entièrement détachée de s'exprimer me rappelait d'anciennes connaissances – des amis restés sur Terre – et ce naturel atténuait légèrement ma crainte. Cependant, et même si cela ne se traduisait pas sur mon corps éteint, mon esprit n'avait pas cessé de trembler.
J'étais toujours étendu sur mon ventre, ma joue collée contre les planches du pont. Je réalisai d'ailleurs que je ne sentais absolument pas le contact du sol sur ma peau; sans doute l'effet produit aurait-il été bouleversant si ma crainte n'avait pas déjà atteint ses sommets.
Mais alors…Le pont était-il vraiment là?
Je ne savais plus rien, je ne comprenais plus rien, j'étais perdu et angoissé, et j'étais mort.
"T'es-tu retourné au moins une fois depuis que tu es arrivé en ces lieux", continua la voix, d'un calme inquiétant, "t'es-tu une seconde arrêter pour repenser au mal que tu avais fait à tes amis?? T'es tu une seule fois dit que – peut-être – tu avais toujours couru dans le mauvais sens?"
Effaré par ce ton de reproche presque dérisoire face à mon incompréhensible situation, je me redressai enfin, mais sans me retourner. Ainsi, debout, regardant le paysage figé que je parcourais depuis des heures, et malgré ma terreur, je répondis à l'esprit inconnu: "Laissez-moi deviner: vous allez me dire que vous êtes une espèce d'envoyé de Dieu???"
L'homme me rétorqua dans un rire insensé: "Ha! Dieu? Tu sais mon pauvre vieux, je n'en sais pas plus que toi au sujet de ce type. Tu croyais peut-être qu'en t'explosant ta p'tite tête tu allais le rejoindre?!!" Ce type??? Ma p'tite tête?? Nooon… ce n'était pas possible, la folie avait du me prendre pendant ma longue marche, ce n'était pas possible… je me trouvais au milieu de nulle part, avec un revenant ou un fantôme ou autre créature mythique qui se moquait ouvertement de moi. Dieu, ce type? Affaibli et éberlué, je me retournai dans un geste brusque, et là… et là, ho mon dieu!
Il n'y avait plus de pont!!!
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MessageSujet: Les ponts sont des passages   Mar 6 Mai - 9:16

Très long texte!Et très très bien écrit.C'est en couper le souffle!

Ce sujet m'a fait penser a mon beau frère qui avait fait plusieurs tentatives de suicide.Après qu'il eut la nouvelle qu'il avait le cancer.Il a souffert durant cinq longues années.Et à la fin chose étrange,il faisait plein de projets:finir de rénover sa maison, son hot Rod et j'en passe.Il avait hâte de sortir de l'hôpital et ne voulait plus mourir!Mais hélas il est décédé le 18 Mai 2006 le jour de la fête de sa femme!
On pense à lui tous les jours et on s'ennuie de lui.
On ne sait pas ce qui nous attend de l'autre bord tandis qu'ici on le sait!
Bravo pour ton texte!
Mais tu devrais mettre plus de chapître je serais moins essouflée à Surprised lire...lol
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